Victoire pour la Magnifique Society

 

Si vous n’avez pas suivi ce qu’il se passait en haut du Boulevard Henri Vasnier les 19, 20 et 21 mai derniers à Reims, c’est que : soit vous êtes coupés de tout contact extérieur, soit vous êtes exilés en Alaska depuis plusieurs mois, soit vous vivez dans un autre système solaire, soit vous n’avez pas lu nos trois bonnes raisons d’aller à la Magnifique Society ?!

Parce que nous, nous y étions ! Comme les deux tiers de Reims, des alentours et des villes d’après et même de l’autre extrémité du Globe (Japon).
Les affiches faisaient déjà du bruit alors que l’événement n’avait pas débuté. La programmation musicale de la Magnifique Society riche et dense, de par son nombre d’artistes et la pluralité des genres, n’avait pas échappé aux curieux mélomanes.

 

Première mi-temps (vendredi)

Dans les loges, les premiers artistes à passer chaussaient leurs crampons et se risquaient pour la première fois sur les scènes ponctuelles nouvellement installées. Une première journée « test » qui s’est révélée gagnante. Avec une fin d’après-midi timide d’abord, niveau spectateurs, qui découvraient à tâtons la tente de l’espace Tokyo Odd, les jetons neufs, les circuits à emprunter, les secteurs à repérer, les plateaux à admirer (les palpitations des premières fois !)…pour s’étoffer ensuite au fil des heures. « Ça fait bizarre de rencontrer des personnes qu’on croise habituellement au bar », concède Benjamin. Et oui, l’événement a réuni les connaissances de comptoir, les copains d’avant, les collègues de maintenant, et paradoxalement, il était difficile de se trouver les uns les autres dans la fourmilière humaine.
Parmi les figures artistiques du vendredi, Air et Agnès Obel étaient les plus attendues. « Agnès Obel, j’étais là pour ça ! », revendique fièrement Tiffany. Avec une scène très féminine et une prédominance en claviers, la belle Danoise blonde ondulée a répandu son lyrisme vocal sur la Magnifique. Les indémodables créateurs de la bande originale The Virgin Suicides, eux, ont une fois encore prouvé leur savoir-faire en jouant leurs grands classiques rétros mélancoliques devant un public de taille, admiratif et toujours séduit, auquel ils adressent un « Merci beaucoup ! » aux voix transformées version Daft Punk. Avant eux, Talisco, auteur du titre Your Wish sorti en 2013 posait les prémices pop rock folk d’une soirée plutôt branchée électro; après eux, Moderat parachevait cette première journée de festival.


Côté petites scènes, Wednesday Campanella restera dans les mémoires grâce à sa performance très originale comme reflet de la pop culture japonaise. Sur la scène club, la chanteuse aux cheveux de jais a traversé la foule dans une bulle plastique transparente continuant sa prestation le surlendemain dans l’espace Tokyo Odd.
Tandis que nous écoutions Bon entendeur, mon pote Benji me glisse qu’une des chansons est la bande originale de la série Narcos initialement signée Rodrigo Amarante puis qu’une autre est la bande son FunkyTown de Lipps Inc. Je lui fais confiance (mais en bonne reporter, je vérifie et recoupe les infos bien-sûr !) et puis je me dis que c’est possible étant donné les associations improbables que le collectif est capable de corréler – et je suis fière de mon allitération, que vous n’avez sûrement pas dû relever. La température extérieure s’est rafraîchie et quelques peureux restent à l’affut de la moindre goutte d’eau susceptible d’entacher la soirée. Mais il n’en est rien, le parc rémois a une bonne étoile. Alors que Tiffany n’aurait jamais imaginé « une telle ambiance pour Lorenzo », Judy (dont vous retrouverez notre interview ici) nous a conté notre magnificence à plusieurs reprises « Merci Reims, vous êtes magnifiques », Trentemoller a tabassé des basses et Alltta conjuguaient le hip-hop de C2C aux temps de l’électronique et des effets de sons.

 

@Moris

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Deuxième mi-temps (samedi)

Tels les matchs de poule en championnat, la deuxième journée de concerts est encore plus intense que la précédente. Les festivaliers sont davantage familiers avec le parc « déguisé », les jetons qu’ils vont rechercher, les points de rendez-vous à fixer à leurs amis. Les bénévoles se sont délestés de leurs t-shirts rose, ne les accrochant plus qu’à leur ceinture ou autour de la taille (elle est pour toi celle-ci, Christo!). Le matin, ces derniers n’ont pas chômé. Le site reste (presque) intact, en matière de propreté et de respect du lieu, c’est le nirvana grâce à eux ! (un pouce en l’air pour chacun des t-shirts rose).
Côté musique, ça commence fort, le coup de cœur de Matthieu va à Group Doueh & Cheveu. « J’aime ce genre de rencontres improbables, de métissages qui surprennent et séduisent les tympans. En tout cas, ça a parfaitement lancé le samedi-marathon ! » Bonnes surprises aussi pour Requin Chagrin, Talisco et Seiho qu’il érige au palmarès de ses belles découvertes.
Ça s’agite sous la tente de l’espace Tokyo Odd. 2080 nous ramène à l’électro 8bit tandis que les plus grands joueurs vidéo risquent leur vie sur Doom (merci à Allan de m’avoir sorti de la terrasse où j’étais bloquée !), font osciller le joystick géant de Tétris et Super Mario Kart sur les bornes grandeur nature ou tambourinent les touches de claviers pour taquiner du Donkey Kong ou du Métal Slugs.


Retour sur la pelouse. Paradis donnait une variante rétro française de l’électro synthé alors qu’Anthonin Ternan (Black Bones, dont vous retrouverez notre interview ici) paradait avec ses cheveux longs et ses quatre musiciens sur la grande scène, à l’aise dans son nouveau projet, après Bewitched Hands. Le public s’est délecté de la seule vraie parenthèse jazz groovy de Gregory Porter, qui a offert un show époustouflant et frais. Uppercut de la droite, béquille, plaquage au sol, Reims s’est pris la grosse claque soul du jour! Là aussi, Matthieu valide : « C’est le concert que j’attendais le plus et ce fut mieux qu’une simple confirmation. Tout son groupe était épatant ! » Une confirmation non consentie en revanche avec Jacques, passé juste après, qui n’a pu surfer sur l’élan enthousiaste suscité juste avant. Bémol également pour Bon gamin, dont le nom dénote avec les textes, plutôt olé olé en matière de mœurs langagières. Je dois encore avoir du mal avec le comportement old school du rap hip-hop comme celui-là. Mais vous savez, les goûts et les couleurs,…c’est d’ailleurs parfaitement le principe de la Magnifique Society en proposant un large choix de styles, il y en a pour tout le monde. Pour une première édition, le festival a frappé fort en faisant appel à des artistes venus de tous horizons. Le rock anglais de Sleaford Mods, la pop funk australienne aux sonorités disco de Parcels, l’électro germanique de Vitalic, TOUT a été pensé pour vous. Boys Noize, comme Vitalic ont bénéficié de très belles lumières pour rendre réelles leurs installation géants géométriques, devenues des éléments indissociables de la musique électronique moderne. Audrey, elle, amusée par son look de cowboy folk pop décalé, réécoutera « avec plaisir Alex Cameron ». Clap de fin sur cette deuxième journée avec Thee oh sees et Vitalic, presque à l’unisson.

 

@Moris

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Prolongations (dimanche) Magnifique Society 1-0 Orages !

Soleil flamboyant, terre sèche, pelouse dynamique. Le festival rémois l’a emporté haut la main face à un anticyclone annoncé orageux depuis plusieurs jours. Après deux jolies parties de jeux, les précipitations se sont inclinées devant le dur labeur de préparation des équipes techniques et bénévoles, qui n’ont rien lâché jusqu’à la fermeture des portes.

Les neuf jeunes Canadiens décontractés de Busty & the bass ont mis le feu à la grande scène avec leur collectif instrumental – les cuivres, ça fait toujours son effet. « Merci beaucoup Reims ! » avec un petit accent québécois sur Reims prononcé « Rèmes », remercient-ils. Ce dimanche se veut estival. Dans l’herbe, c’est champêtre, panoplie lunettes-tongs-sac à dos, les vacanciers d’un week-end déambulent de scène en scène, demi-tour droite sur Brothers (dont vous retrouverez notre interview ici). Les frangins rémois, Julien et Thibault Batteux mènent la chaloupe avec leur équipage de cinq musiciens. Embarquement immédiat pour un pop rock des années 70 moderne et audacieux. C’est la marée montante avec le suprême The Avenue emportant le public dans son sillage, énergique et puissant. Jouer à domicile, c’est d’autant plus jouissif ! – A noter la présence du maître du raccourci, le prince de la concision, le roi du petit format, j’ai nommé Kyan Khojandi ! (Qui sera à la Cartonnerie les 10 et 11 novembre prochains avec son spectacle Pulsions !!) Il était là. Au milieu de nous tous. Dans le public. Comme ça. Incognito. Il avait mis un polo rouge. Il avait retroussé ses manches. Sauf qu’il n’avait pas de casquette. Enfin, pas au début. Il a regardé ses copains jouer. Il est resté assister aux autres concerts de la journée. Il s’est laissé prendre en photos avec des gens. Plein de filles ont dit qu’il était cool. Joël (notre photographe) a pris un selfie avec lui. Bref, on a vu Kyan ! (On lui met un pouce en l’air ! Kyan, c’est ton moment !!)

 

@Moris

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De plus en plus de couronnes de fleurs ornent les têtes, c’est le quartier Woodstock de la petite society qui abrite les ateliers créatifs qui en sont à l’origine.
La scène française a la parole ce dimanche. Le sublime « Amour en solitaire » résonne sur la scène club de Juliette Armanet, comme une goutte délicatement posée là, la voix franche, nature, subtilement française rappelant celle de Véronique Sanson, aussi à l’aise au piano. On ne se demande pas si cet amour aura un lendemain, mais la chanteuse voue une sympathie flagrante dès ses premières notes à J-M, au premier rang, tout ouïe et assurément béat devant A la folie et Manque d’amour. Lui n’aura pas été en manque d’amour de sa part en tout cas ! Sur la scène cristal, une chanson en particulier de Lescop m’a fait penser à celle des Inconnus Vice et Versa me plongeant quinze ans en arrière avec leur pop rock des années 80s. On me dit tu, Feu, Un beau langage, Fishbach, juste à la suite, a pris le dessus avec ses titres pop désormais bien connus du public. La jeune chanteuse s’est dite « heureuse de jouer à Reims » car y a passé quelques années de sa vie, et elle nous fait des bisous !
On retiendra le beau solo de saxophone du chanteur de Her, dont c’était la « première fois à Reims » ; les tenues bleues des chœurs de Camille et son interprétation de Paris issu de son tout premier album ; la petite claque de fin et le coup de jeune de Jamie Cullum secondé de ses musiciens qui a dynamisé la grande scène de son jazz swing. Ses velléités de français « Bonsoir, je suis très honoré de jouer pour vous ce soir » avant sa reprise haletante et intense de Please don’t stop the music. En simultané, sur la dernière des petites scènes encore actives, Mome contraste avec le jeune britannique. Aloha face au crooner jazzy, c’est au choix pour clôturer cette première page de festival.

 @Moris

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Avec ses 12000 visiteurs et la gageure d’installer un microcosme dans un lieu classé monument historique, le festival s’inscrit dans la modernité en suivant la tendance actuelle à l’instantané et à la réactivité du monde contemporain tant par l’enchaînement des jeux de scènes que par l’actualité des artistes émergents et des musiques actuelles.

La chenille « Elektricity » est devenue papillon « Magnifique ».

Au moment où nous écrivons ces lignes, les bénévoles ont déjà défait les derniers poteaux et donné les derniers tours de clés (et le standard de la billetterie de la Cartonnerie arrive à saturation avec ce qui a été annoncé plus haut ! Ceux qui ont suivi le savent…) pour redonner au Parc de Champagne son aspect original (enfin, presque), malgré la pelouse terrassée par les piétinements et les bruits faisant encore écho dans les écorces des arbres centenaires. Le parc peut dormir au calme jusqu’à l’année prochaine.

 

 

Reportage : Cindy LATIQUE

Photographies : Joel Dera, Angèle Caucanas, Moris (Sébastien Gomes)

 
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