Les Brigitte, 29 ans et la grippe

Le 1er février 2018 marquait la date anniversaire de ma naissance, vingt-neuf ans plus tôt. Après une journée de travail, la perspective d’une soirée-concert, une bière à la main et mes deux copines sous le bras, me ravit. A vingt-neuf ans, on aspire à être une femme épanouie, confiante, à l’aise dans ses fringues et son attitude, avec de l’assurance, de l’audace, un brin de folie et beaucoup d’humour. Le duo Brigitte revendique cette pluralité féminine. Ce soir-là, les deux chanteuses et moi avons convoité conjointement le même sentiment. Grâce à elles, mes vingt-neuf ans sont passés avec légèreté.

En 2015, alors en haut de l’affiche avec le titre A bouche que veux-tu, porté par l’album du même nom, Brigitte avait déjà foulé la scène de la Cartonnerie. A l’époque, le tandem s’était glissé dans la peau de ses personnages : deux silhouettes ultra féminines ondulant dans des robes moulantes bleues pailletées, fendues à mi-cuisse. Leurs visages cernés par une frange droite et un carré de cheveux châtains finalisaient la panoplie du groupe folk.
Sur cette tournée-ci, plus d’apparats. A l’image de l’ambiance qui règne dans le clip de Palladium, premier extrait de leur dernier opus « Nues », les deux jeunes femmes font leur apparition dans de longues robes blanches soulignant la grâce bobo-chic et glamour, les cheveux au naturel. La scène n’est pas en reste. A ma droite, Pauline adule le décor. Des poteaux fleuris encadrent la scène, dominée par une tête d’animal cornu en arrière-plan et plongée dans des lumières rosées. Résolument bohème !


« Bonsoir les amis ! Vous allez bien ? » Sylvie, la Brigitte brune et Aurélie, la rouquine, nous emmènent directement au Palladium, spleen touchant d’élégance, en douceur et en retenue. Elles livrent leurs nouvelles compositions une à une au parterre de spectateurs venus emplir la Cartonnerie. A l’aise dans leurs nouveaux titres, les deux chanteuses se déhanchent simultanément sur Tomboy manqué. Zelda et La Morsure, aux influences nippones, sont la preuve que le duo sait se renouveler et arpenter des styles différents du nuancier musical qui leur est propre. « Nues » se révèle intimiste, profond, douloureux parfois et authentique, toujours.
Avec Je suis plurielle, Hier encore, Monsieur, je t’aime, Oh La La, Battez-vous ou English Song le duo revient sur les chansons qui ont constitué « Et vous, tu m’aimes ? » et « A bouche que veux-tu ». Le public, qui souffle les paroles, savoure la reprise de Ma Benz en parlé-chanté, délicat, posé là, en bord de scène, Brigitte seules dans la lumière, complices côte à côte. Leurs musiciens, passés dans l’ombre, opèrent en réunion au-devant de la scène. Les deux femmes rejoignent sur un banc leurs guitariste, batteur et bassiste, et Charlène, la jeune claviériste pour Cœur de chewing-gum, laissant le refrain au public. D’ordinaire plus discrète que son acolyte, Sylvie passe à la guitare sur Insomniaque. Le concert est jalonné de titres dynamiques et d’instants de douceur. Aussi Mon intime étranger se fera-t-il piano/voix. Avec émotion, Aurélie abat son « masque » de Brigitte pour concéder plus personnellement : « Il paraît qu’on reproduit les schémas. Cette chanson est pour le père de mes enfants, qui est parti à son tour ». Le public est d’autant plus attentif au texte de Carnivore (« Allez rentre à la maison ; les autres c’est du poison ; sans toi le monde est carnivore, et moi je t’aime encore »). Se dévoiler « Nues » c’est aussi laisser échapper un peu de sa vulnérabilité.


« Ça va ?, s’inquiète Sylvie. On a cru que vous étiez partis, tellement vous êtes calmes ! ». Sauvez ma peau, La baby doll de mon idole complètent le tableau avant le salut final, entouré des musiciens. Devant les demandes de rappels de la Cartonnerie, affichée complète depuis des mois, Brigitte personnifie Le goût du sel de tes larmes. Et à l’aube de mes vingt-neuf ans, je ne retiens que ces phrases qui leur échappent « Petit bout de femme ; je t’aime plus que tout. »

Le lendemain matin, mon incapacité à m’extirper du canapé d’Emilie m’a arraché à mes – encore tout frais – souvenirs bohèmes pour me ramener brutalement à la réalité grippale. La légèreté de la veille s’est enfuie avec mes vingt-huit ans. « Ô vieillesse ennemie ! »

 

Texte : Cindy Latique

Photo : Joel Dera

 
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