La Magnifique Society (presque) vue (uniquement) de mon canapé

CHAP.1 – 19 mai.

A l’heure où j’aurais dû partir pour le parc de Champagne, la responsable presse m’a appelée pour me dire de me tenir prête pour l’interview de Judy. Couteau + plaie + remuer dedans. Mais finalement, ils ont prévu un phoner, et c’est franchement sympa. Le groupe m’appelle. On échange. Ça me regonfle le moral. J’avais une tendance caliméro, à penser qu’une reporter éclopée dans son canapé n’intéressait pas des masses.
Mais le soleil tape dans les vitres, Jérôme, Léo et Charlie sont tout feu tout flamme : j’ai dix minutes pour les interviewer, j’ai dix minutes pour m’imaginer dans l’espace presse. Et ça fonctionne. Je m’y crois.

Je repose mon Iphone sur la table. Mes enfants prennent leur goûter, font des miettes partout, les chats tournent autour de mon pied attelé. Je ne m’y crois plus.

J’apprends, par mon envoyée spéciale, que l’herbe est un peu humide, qu’il y a des trous dans l’herbe, que c’est sans regret pour les béquilles. Même si un gars avec des béquilles a été aperçu. J’apprendrais plus tard que c’était le programmateur du festival. Comme quoi, la lose du pied cassé, ça se partage.

Mon Iphone est une fenêtre ouverte sur le festival. Elodie, Pauline et James postent un selfie de la team RJR. Ils sont tout feu tout flamme, aussi. Saint-Ex s’installe et propose des ateliers créatifs. Les couronnes de fleurs, les décos de baskets… En l’occurrence, j’en aurais eu qu’une à décorer ce soir. Je suis plutôt une fille rentable.

Je suis la seule, pour l’instant, à liker le post de Pimp My Shoes. Mais c’est logique. Quand tu es à la Magnifique Society, tu ne likes pas le post de Pimp My Shoes sur Facebook, tu pimpes tes shoes. C’est tout.

20h35, ça s’agite. Je sais que Talisco a joué, que Judy a eu un beau public et que Agnès Obel a quelques caprices photographiques. Wednesday Campanella paraît géante sur les photos, comme sur des échasses. Comme quoi, les photos… « The Mother Road Food Truck te régale » m’avertit la dernière notif’ Facebook. Moi, je viens de galérer à faire une pizza à mes gosses, à cloche-pied. Ici, c’est plus Mother Truck qui se rode pour la food avec les moyens du bord. Les burritos de la Magnifiques sentent bons d’ici. Je suis légèrement jalouse.

Mon pote Dimitri Bois est live. Du coup, mon salon est un peu live aussi. Je vois des gens que je connais dans la foule. J’ai l’impression d’être derrière un hublot. S’ajoute à ça un message photo-live d’Angèle et Sébastien qui dînent. Les Musicovores sont des omnivores comme les autres.

Mon balcon donne sur un grand axe du chemin qui mène au Parc. J’entends les festivaliers du soir qui montent vers la fête. Je me sens un peu aigrie, moyennement acariâtre, très triste. Je ferme mes fenêtres.

CHAP.2 – 20 mai.

Le soleil vient de se lever, et l’ami Ricoré me dit qu’Evelyne Dehliat s’est bien plantée. Ce samedi, c’est soleil, festival estival. Je regarde mon pied, mes béquilles, droit dans les yeux. Je refuse de subir le même sort qu’hier soir, je refuse l’abandon. J’en serai, coûte que coûte.

Il est un peu plus de 15h quand j’arrive au parc. Je retire mon accred : nickel. Je prends une entrée pour mon fils : nickel. Je rentre. Je n’espérais tellement plus être là que tous les plaisirs sont démultipliés. Il n’y a pas encore de foule en masse, c’est plutôt facile de se déplacer. Et c’est étrange, cette impression de découvrir un lieu neuf sous les traits d’un lieu tellement connu. Les organisateurs ont vraiment réussi à maquiller le parc de Champagne, sans le grimer. A droite, les food-truck, les bonnes odeurs, à gauche, les rubis, à droite, le Japon, tout droit, l’espace presse. Il n’est plus question de phoners : je vais pouvoir rencontrer les artistes sur place. En attendant, je croise des Musicovores, tout feu tout flamme, encore, eux aussi. On s’embrasse, on se prend en photo, j’ai mon bracelet jaune autour du poignet, je me la joue peut-être un peu. Pour remonter de l’espace presse au reste du parc, je me la joue nettement moins. La côte est raide sur une patte.

Rubis en poche, BCUC sur scène, je ne ressens plus que la frustration désobligeante de ne pas pouvoir onduler comme il se doit. D’une scène l’autre, d’un univers l’autre, mais les énergies circulent en continu. Les gens dansent, certains plus que d’autres – les membres du groupe Parcels, dans le public, se démarquent largement par leurs chorégraphies so 90s – et, dans l’étendue verte mouchetée de blanc, d’autres festivaliers s’alanguissent entre herbe et pâquerettes. Après BCUC, j’opte pour cette deuxième option : alanguissement, grande scène en ligne de mire. J’attends Black Bones, Poutine sur les genoux. Pas le Poutine que vous venez d’imaginer, l’autre, la Canadienne.

Je repose les os blancs de mon pied en écoutant Black Bones. L’équipe RJR me rejoint, des Musicovores aussi, une ami-amie qui a bien failli venir en vélo, enfin. C’est bon-enfant, franchement insouciant. Ne me manque que la couronne de fleurs.

Les Brothers nous rejoignent pour une interview champêtre et décomplexée. La Magnifique Society est légère et accessible, comme ce rendez-vous informel. Il fait toujours aussi beau.

On décide de faire le tour. Mon fils prend un Canon en bandoulière pour shooter le festival du haut de son 1m29. Il fait 341 coups/minute à la batterie Woodbrass. Il prend trois shooters de coco, pour gouter les trois parfums, il emporte des écorces de coco au choco. Et comme on le surnomme « Coco », il s’étale sur un transat « Relax Coco », et ça le fait bien marrer. Il va tenter sa chance au concours Volkswagen, parce que les Legos, c’est sa passion, après la batterie, mais avant la noix de coco. Il passe au Tokyo Odd, et ressort avec des stickers, un Kit Kat exclusif, et quelques rubis en moins. Mais il en garde un dans sa poche, pour le souvenir. La Magnifique Society, quand on est petit, c’est comme un petit paradis. Dans ton parc favori, au lieu de faire des tours de trotti, cette fois-ci c’est combi, rubis, batterie, Japan goodie, et coco Vaïvaï. Ses photos en sont les joyeux témoins.

18h30, je retraverse tout le parc, pour rencontrer Anthonin des Black Bones. Les trous dans l’herbe me font des farces. Je suis bonne joueuse : je n’ai pas le choix. Et je suis mieux là qu’ailleurs. J’arrive à l’espace presse, bon pied bon œil, mais surtout bon œil. La salle d’interview est cosy. « Les verres sont propres, sers toi à boire ! » : l’équipe est bienveillante. En ressortant du coin presse, la marée de festivaliers du soir arrive. Stand d’échange de rubis pris d’assaut, coins restaurations envahis. Ca s’embrasse, ça rit, il y a des filles et des garçons avec des couronnes de fleurs, de plus en plus.

Grégory Porter enflamme la grande scène, la pelouse s’agite de partout. Parcels et leurs cheveux longs s’installent sur la scène Cristal : grâce à eux, je fais un bond dans le temps. Jacques est annoncé sur la grande scène, et je me laisse emporter par la vague du public qui passe d’une scène à l’autre. Flux et reflux constants, auxquels s’ajoutent, perpétuellement, les nouveaux arrivants. Jacques les accueille. Mon pied s’endolorit, je me résigne à rentrer chez moi.

Je repars quand des centaines d’autres personnes arrivent. Ils n’ont même pas encore passé les barrières de sécurité qu’ils dansent déjà, qu’ils se font signe, de loin en loin. Ce festival est magnifique car tous les festivaliers sont magnifiquement heureux d’y être, heureux d’en être.

Le soir, de chez moi, j’entends encore les basses de Boys Noize, Sleaford Mods, Thee oh Sees, Vitalic. Mais comme je suis moins frustrée, je laisse les fenêtres ouvertes.

CHAP.3 – 21 mai.

Pas d’orage, pas de pluie. La Magnifique Society ne nous aura jamais autant intéressés à la météo. Soleil superbe, collection printemps-été, ce dernier jour de festival s’annonce bien. Mais mon pied a légèrement doublé de volume. Je me remets derrière mon hublot.

Comme la veille, les gens sont radieux. Brothers, Lescop, Juliette Armanet, Fishbach, Thylacine et les autres sont magnifiquement mis en valeur sur les clichés postés, en continue, sur les réseaux.

Je mets en forme mes interviews. C’est mon post-traitement à moi.

Le soir, petite amertume : les deux concerts de clôture m’auraient drôlement plu. Jamie Cullum et MØME, si près et si loin. C’est un sacré bouquet final, une chance pour le public rémois, bichonné par la Magnifique Society.

J’imagine qu’au lendemain de cette belle parenthèse, les oreilles et les yeux sont repus, les cœurs gonflés à bloc, et que certains ont autant mal aux pieds que moi. Mais ça a valu le coup.

Je crois que cette année, le parc de Champagne me paraîtra perpétuellement un peu vide.

 

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Black Bones – Arte Concert/ Le cabaret Vert 2016

 

Texte: Agathe Cèbe
Photo : Joel Dera

 
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