Juliette, « Petite Amie » idéale

Encore peu connue l’année dernière, Juliette Armanet peut se targuer d’avoir vu ses efforts et son travail récompensés. En février 2018, c’est la consécration ! Son premier album « Petite Amie » est sacré « Album révélation de l’année » aux Victoires de la Musique. Comme quoi, patience est bien mère de vertu. A trente-trois ans, la mine assurée, le talent au bout des ongles et des histoires au bout des lèvres qui ne demandent qu’à éclore, la chanteuse en a sous les bottines ! Elle nous ravive les grandes plumes de la chanson française, comme une gifle nostalgique, « à la fois amoureuse du passé et anxieuse du futur ». Qui plus est, poétiquement déclamé, ça fait du bien !

 

 

Membre des groupes Rhum For Pauline et Pégase, c’est seul et en tant que Lenparrot que Romain Lallement s’illustrait à Reims dans un registre électro pop avant LA Victoire de la Musique de cette année. Après deux EPs, le Nantais a sorti son premier album « And Then He ». Dans un costume deux pièces gris et baskets blanches, le chanteur à la voix impeccable donnait surtout dans les aigus (et c’est bien dommage !)
Un cheveu maladroit, mais restant dans l’élégance, il se perd dans les touches de sa console avant Vincent, écrite pour son père. Le titre suivant « sonne comme du Coldplay », me fait remarquer Joël. Et tel Chris Martin, le chanteur se livre à quelques velléités chorégraphiques improvisées sur fond de conversation radiophonique.
Vocalement, c’est l’excellence chez ce garçon. Largement inspiré de Baxter Dury, ses titres, en anglais pour la plupart, évoluent dans une atmosphère onctueuse à dominante mélancolique. Lorsqu’il prend la parole, c’est en français après plusieurs morceaux sans transition. Soudainement dubitatif quant à notre propension aux chansons d’amour, l’auditoire a alors pour mission de deviner qui est l’auteur de la reprise qui suit. « J’en fais une à moi si ça ne vous dérange pas », nous taquine-t-il ensuite. Une première partie amenée à terme dans le doux feutré juste avant que la Cartonnerie ne soit agréablement ébranlée par le mordant déconcertant de le belle Juliette.

En mai dernier nous avions découvert une Juliette Armanet discrète et néanmoins talentueuse sur une des scènes de la première édition de la Magnifique Society et déjà, nous avions pu nous rendre compte de sa classe internationale au piano et de son talent d’auteure-interprète. Un pouvoir d’interprétation qui n’est pas sans rappeler le même que celle qui n’avait Besoin de personne pour envoyer ses Quelques mots d’amour, elle aussi très à l’aise au piano. Un amour solitaire en boucle sur les ondes radio, une « Petite Amie » et une Victoire de la Musique plus tard et Juliette balade désormais son armada de zicos sur les routes de France.
Ce jeudi soir, c’est dans une salle plongée dans un bleu nuit que le petit brin de femme court saluer son public avant de s’assoir au piano avec un « Coucou ! » pour Manque d’amour. Des lumières jaunes, roses et bleues prennent naissance au pied des rideaux, qui entourent la scène, pour monter délicatement le long des plis. En résidence depuis quatre jours à Reims, la chanteuse et ses musiciens ont manifestement beaucoup travaillé. Pourtant, le concert qui a lieu sous mes yeux ne s’en ressent en rien : l’héroïne shakespearienne déploie une énergie dingue sur scène !

Celle qui se disait complexée par « [s]es trois poils sur le caillou » et sa taille (1,58 m) dans les colonnes de Elle de février 2018 a pourtant tout d’une grande. Et pas besoin d’avoir l’abondance capillaire de Lenny Kravitz pour être une bête de scène.
Après avoir envoyé La Carte Postale, la Lilloise a trouvé « l’amour de [s]a vie » dans L’Indien. Le claviériste passe au piano – tandis qu’elle s’accoude dessus – pour Star triste. Vestimentairement parlant, c’est le confort absolu ! Le top à paillettes arrivant à mi-bras et coincé dans un pantacourt noir évasé la mettent à son aise. Look rétro mais stylé, elle termine la chanson aux côtés du pianiste éphémère pour les dernières notes à quatre mains.
Elle fait momentanément Cavalier seule afin de mieux s’entourer de nouveau. Pour cela, elle s’essaie d’abord à l’italien en réponse à une apostrophe du public. « Nous allons accueillir un invité, qui n’est pas italien mais qui est saxophoniste. » Petite amie s’offre un solo de saxo d’anthologie. Livrée à elle-même, elle joue seule L’amour en solitaire et pousse à l’extrême les similitudes avec une certaine madame Sanson. Une poursuite braquée sur elle pour seule lumière et c’est L’Accident.

« Y-a-t-il Alexandre ? », interroge-t-elle. Un jeune homme se manifeste rapidement dans les premiers rangs et ne tarde pas à enjamber les barrières et le couloir réservé aux photographes pour accéder à la scène. « Oh il grimpe, je l’adore déjà », concède-t-elle à voix haute. « C’est incroyable cette coupe ! », le taquine-t-elle. Grace à Alexandre, on la découvre bourrée d’humour. « Détends-toi », lui glisse-t-elle entre « Tu es ma Californie » et « te dire je t’aime m’est interdit, tu es mon dieu ». Commence un jeu de séduction à la fois timide et cocasse entre les deux. L’Alexandre rémois récolte une énorme bise sur la joue et des confidences discrètes de la part de chanteuse, ravie de cet échange. A la folie accentue sa façon très singulière de danser dans une gestuelle saccadée, faisant aller de gauche à droite uniquement le talon de son pied gauche.
De Loulou à Un samedi soir dans l’Histoire, elle ne perd pas la niaque. Un dynamisme inoxydable, je vous dis ! Un poil essoufflée, elle ne tarde pourtant pas à revenir comme la gamine dont elle brosse les traits dans Adieu, Tchin Tchin. Bientôt les « au revoir ». Sous ses mains de pianiste, I Feel it coming de The Weeknd et Daft Punk, sorti en 2016, devient Je te sens venir. Sublime …

La jeune femme est surprenante. Artiste jusqu’au bout des ongles, son spectacle fait déjà preuve d’une grande maturité avec des lumières subtiles et rythmées, des arrangements impeccables et un savoir-faire étonnant. Je n’ai jamais vu un monstre d’antonymie pareil : Juliette Armanet est à la fois dans la retenue – jeune, menue, délicate – à la fois brillante, audacieuse, osant déclamer comme nul(le) autre. Même l’indicible devient pudiquement correct. J’ai été scotchée par le punch insoupçonné du live. Notre équipe est unanime : Juliette Armanet n’a pas volé sa Victoire de la Musique.

 

Texte : Cindy Latique

Photos : Joel Dera

 
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